Tel que mentionné dans la première partie de cet article, le père de Pamphile s’est installé dans le Maine en pensant qu’il était en fait au Canada.
On était en 1894, la frontière était mal définie, les techniques d’arpentage étaient approximatives, il était difficile de se repérer précisément dans ce qui à cette époque ne devait être qu’une forêt sauvage. Bref, il était facile de faire une erreur de bonne foi et se retrouver à quelques mètres de l’endroit qu’on croyait avoir acheté. Et une fois qu’on a commencé à défricher la terre et qu’on a construit une maison sur cette même terre, c’est difficile d’admettre qu’on est pas au bon endroit et qu’il faut tout recommencer à zéro ailleurs.
Regardons ça quand même de plus près.
Première constatation: Dans sa bio, mon père mentionne la guerre Américano-Mexicaine comme étant l’évènement ayant mené à l’établissement définitif des limites entre les USA et le Québec. Ça ne fait pas vraiment de sens. Cette guerre s’est déroulée très loin de la frontière Nord des USA et impliquait un tiers pays qui n’avait rien à voir avec l’Angleterre.
Mais c’est vrai que la frontière actuelle n’avait pas été clairement définie lorsqu’elle avait été établie initialement. C’est l’article 2 du Traité de Paris de 1783 (qui mettait fin à la Guerre d’Indépendance américaine) qui a établi cette frontière. Et c’est une autre « guerre » ayant eu lieu à peu près au même moment que celle avec le Mexique qui a clarifié définitivement où elle se situait.
La guerre d’Aroostook (1838-1839) n’était pas une guerre à proprement parler, mais plutôt une dispute au sujet de l’emplacement exact de la frontière, dispute qui a néammoins faillit dégénérer en vrai conflit. Le tout s’est heureusement terminé sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Suite à ce conflit, c’est le traité de Traité Webster-Ashburton qui a définit l’emplacement de la frontière telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Deuxième constatation : en 1894, la frontière était très bien délimitée et les techniques d’arpentage étaient très proches de celles qui ont été utilisées jusqu’à tout récemment.
Suite au Traité, la frontière a été arpentée et des jalons ont été installés. À l’origine, ces jalons étaient des poteaux de fer, mais ils ont depuis été remplacés par des petits obélisques de granit. Mais les obélisques sont situés presqu’exactement à l’endroit où les poteaux de fer étaient disposés originalement. Dans le secteur de St-Pamphile, ces jalons on vraisemblablement été posés vers le milieu des années 1840.
Lorsque le Chemin Elgin a été ouvert, en 1852, l’arpenteur qui a fait le travail a d’ailleurs mentionné la présence de ces jalons. Il a aussi mentionné le Traité. Il est donc probable que Joseph se soit presque enfargé dans le jalon qui se trouve à la limite de sa propriété, lorsqu’il est allé s’y installer.

Troisième constatation : Si le père de Pamphile était propriétaire d’un lot au Canada, il s’est donné beaucoup de souci pour établir l’endroit où construire sa maison.
Je m’explique : Au niveau du cadastre québécois, la « Route à Delphin » (qui va du Rang simple jusqu’à à la ferme du Maine) est une subdivision du lot 5 du rang VII du canton de Casgrain. Le rang VII est le dernier rang du canton (le chemin appelé « Rang Simple » aujourd’hui est construit sur la ligne qui sépare les rangs VI et VII) . Les lots qui en font partie sont forcément adossés à la frontière. La subdivision n’apparaît pas lors de l’arpentage original du rang VII, en 1861, mais elle apparaît plus tard, dans un plan cadastral datant de 1893 (un an avant l’arrivée de Joseph).

Si on se fie à ce plan cadastral, si Joseph a vraiment acheté un lot dans le canton de Casgrain pour s’y bâtir, ça ne peut pas être le 5b, qui fait environ 25m de large par plus de 2km de long. Et s’il a acheté le 5a ou le 6, il aurait pu construire sa maison à environ 250m du chemin le plus proche. Ça aurait quand même été pratique.
Mais il aurait plutôt décidé de se construire à environ 2500m du même chemin. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’est donné beaucoup de souci pour ne pas trop être collé sur ses voisins.
Une hypothèse alternative qu’il est permis d’avancer, c’est que puisque la région du Maine où il s’est installé était complètement sauvage et isolée du reste de l’État, il était facile d’y occuper une terre gratuitement, sans en être le vrai propriétaire. On faisait ainsi le pari qu’on ne se ferait jamais déranger par le propriétaire légitime. Il suffisait de se négocier un droit d’accès à travers une des propriété du rang VII et le tour était joué.
Ce qui s’est probablement passé donc, c’est que Joseph n’a acheté qu’on droit de passage et qu’il s’est installé dans le Maine en sachant très bien ou il se trouvait. Il a pu par la suite régulariser sa situation en achetant aussi la terre dans le Maine, mais cet achat s’est probablement fait après plusieurs années à exploiter la terre gratuitement. Bien joué Joseph !
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